La polyphonie est la ligne la plus mal lue des fiches de pianos numériques. On y voit 64, 128 ou 256 et on en déduit qu’un piano à 256 voix est quatre fois meilleur qu’un piano à 64. Ce n’est pas le cas. Mais l’inverse est faux aussi : sous un certain seuil, des notes se coupent et on l’entend.
Ce guide répond à une question précise : à partir de quand la différence devient-elle audible ? Marteline ne joue pas de piano et ne publie pas d’enregistrement. On procède donc autrement : par le calcul, situation par situation, puis par un test que vous pouvez faire vous-même en magasin ou chez vous pour l’entendre de vos propres oreilles.
Ce que compte vraiment la polyphonie
La polyphonie est le nombre de sons que le moteur peut calculer en même temps. Chaque son en cours s’appelle une « voix ». Une voix est occupée tant que la note sonne, pas seulement tant que le doigt est sur la touche.
C’est là que tout se joue. Sans pédale, une note s’arrête presque dès qu’on relâche la touche : la voix se libère. Avec la pédale forte enfoncée, chaque note continue de résonner après le relâchement, comme sur un piano acoustique dont les étouffoirs sont levés. Les voix s’accumulent jusqu’à ce qu’on relève la pédale.
Quatre situations consomment des voix plus vite qu’on ne le pense :
- La pédale tenue : toutes les notes jouées depuis l’enfoncement restent actives tant qu’elles n’ont pas fini de résonner.
- La même note rejouée sous la pédale : sur beaucoup de moteurs, la nouvelle frappe ouvre une nouvelle voix pendant que la précédente finit de s’éteindre. Dix répétitions d’un même accord de quatre notes peuvent occuper quarante voix.
- La superposition de deux sonorités (mode « Layer » ou « Dual », par exemple piano et cordes) : chaque touche déclenche deux sons, donc deux voix. Un piano à 64 voix se comporte alors comme un piano à 32.
- L’accompagnement automatique ou un morceau de démonstration qui joue en même temps que vous : il puise dans la même réserve.
Enfin, les fabricants ne comptent pas tous de la même façon. Certains moteurs consomment plus d’une voix par note (échantillons stéréo, simulation des résonances de cordes ou d’étouffoirs). Aucune fiche de notre base ne précise sa méthode de comptage. C’est une raison de plus pour ne pas comparer les chiffres de deux marques comme s’ils mesuraient la même chose.
Ce qui se passe quand la limite est atteinte
Quand toutes les voix sont prises et qu’une nouvelle note arrive, le moteur doit en libérer une. Il coupe une note qui sonne encore, le plus souvent la plus ancienne, parfois la plus faible. Les fabricants ne publient pas le détail de leur règle.
Ce mécanisme explique pourquoi la coupure passe souvent inaperçue : la note la plus ancienne est en général celle qui s’est le plus éteinte. On ne remarque pas la disparition d’un son qu’on n’entendait déjà presque plus.
Elle devient audible dans un cas précis : quand la note sacrifiée est une basse encore sonore. C’est le schéma typique du répertoire romantique : une basse frappée au début de la mesure, la pédale tenue, puis des arpèges ou des traits rapides au-dessus. La basse est la plus ancienne, c’est elle qui part en premier. Au lieu de s’éteindre doucement, elle disparaît d’un coup et l’harmonie perd son appui. C’est ce « trou » qu’on reproche aux faibles polyphonies.
Le calcul : combien de voix pour quel jeu
Une règle simple donne l’ordre de grandeur : voix nécessaires ≈ nombre de notes jouées pendant que la pédale est tenue × nombre de sonorités superposées. Le tableau applique cette règle à des situations types. Ce sont des estimations, pas des mesures : elles supposent une voix par note et ignorent les notes qui s’éteignent d’elles-mêmes avant la fin de la pédale, ce qui joue plutôt en faveur du piano.
| Situation | Rythme | Durée sous la pédale | Voix nécessaires |
|---|---|---|---|
| Menuet ou pièce de début, sans pédale | 3 à 4 notes par seconde | Aucune | Moins de 10 |
| Chanson accompagnée en accords plaqués, pédale changée à chaque accord | Accord de 4 notes + mélodie | Environ 2 secondes | 10 à 15 |
| Arpèges de main gauche en doubles croches à 100 à la noire, mélodie à la main droite | Environ 9 notes par seconde | Une mesure à 4 temps (2,4 s) | Environ 22 |
| Même passage en superposition piano et cordes | Environ 9 notes par seconde | 2,4 s | Environ 44 |
| Traits rapides des deux mains en doubles croches à 120 à la noire | 16 notes par seconde | Deux mesures (4 s) | Environ 64 |
| Glissando sur les touches blanches, pédale tenue, avec une basse | 52 notes en une ou deux secondes | Le temps du geste | Plus de 50, plus de 100 en aller-retour |
La lecture est nette :
- Le répertoire de début et la plupart des accompagnements restent loin de 64 voix, même avec la pédale.
- 64 voix deviennent justes dès qu’on combine pédale longue et traits rapides des deux mains ou qu’on superpose deux sonorités sur un passage pédalé. C’est le territoire de Chopin, de Liszt, de Debussy ou de l’improvisation avec de grandes pédales.
- 128 voix ne se dépassent qu’en cumulant les difficultés : glissandos pédalés, superpositions sur des passages denses, accompagnement automatique par-dessus.
- Au-delà de 128, il faut chercher le cas extrême pour trouver une différence en jouant du piano seul.
Le test pour l’entendre vous-même
Faute d’enregistrement, voici un test qui ne demande que le piano et trente secondes. Il fonctionne en magasin comme chez vous, au casque ou sur les haut-parleurs.
- Choisissez le son de piano seul, sans superposition ni accompagnement.
- Enfoncez la pédale forte et gardez-la enfoncée jusqu’à la fin.
- Frappez fort l’octave la plus grave (les deux La du bas du clavier). Écoutez-la une seconde : c’est le son que vous surveillez.
- Enchaînez un glissando sur les touches blanches, du grave vers l’aigu (52 notes), puis redescendez.
- Écoutez la basse. Si elle continue de s’éteindre doucement, la polyphonie a suffi. Si elle disparaît d’un coup pendant le glissando, le piano a atteint sa limite.
D’après le calcul, un piano à 64 voix devrait couper la basse pendant la descente, un piano à 128 voix passer l’aller-retour complet (un peu plus de 100 notes) et ne céder qu’au deuxième. Refaites ensuite le test en superposant deux sonorités : la coupure arrive environ deux fois plus tôt. Deux réserves : certains moteurs protègent les notes graves et les coupent en dernier. Et sur un piano dont les sons graves s’éteignent vite, la basse peut avoir disparu naturellement avant la limite. Le test montre donc le comportement de ce piano-là, pas une règle générale.
Ce que le marché annonce et pourquoi les chiffres trompent
Voici la polyphonie annoncée par une sélection de pianos numériques à 88 touches lestées de moins de 700 €, prix relevés dans le catalogue Thomann le 15 octobre 2026 et sur les fiches Donner.
| Polyphonie | Modèles (prix) |
|---|---|
| 64 voix | Casio CDP-S110 (299 €), Yamaha P-45 (329 €), Yamaha P-145 (395 €), Thomann DP-33 (419 €), Casio CDP-S160 (529 €) |
| 96 voix | Roland FP-10 (398 €) |
| 120 voix | Korg B2+ (409 €) |
| 128 voix | Donner DEP-20 (390 €), Donner DDP-95 (390 €), Casio CDP-S360 (469 €), Donner DDP-80 (470 €), Thomann DP-32 (498 €) |
| 192 voix | Thomann DP-28 Plus (349 €), Casio PX-S1100 (479 €), Yamaha P-225 (562 €), Kawai ES-120 (599 €) |
| 256 voix | Donner DDP-50 (330 €), Donner OURA S100 (400 €), Gewa PP-3 (444 €), Donner DDP-200 PRO (686 €), Roland FP-E50 (699 €) |
Deux constats s’en dégagent.
Le prix ne suit pas la polyphonie. Le Donner DDP-50 annonce 256 voix à 330 € ; le Casio CDP-S160 en annonce 64 à 529 €. Un chiffre de polyphonie élevé ne signale donc pas un piano plus haut de gamme.
Chez les fabricants historiques, la polyphonie se paie en montant d’un cran. Le Yamaha P-145 a 64 voix, le P-225 en a 192. Le Casio CDP-S110 en a 64, le PX-S1100 en a 192 (notre duel Casio CDP-S110 ou PX-S1100 détaille ce que l’écart achète d’autre). Le Roland FP-10 en a 96, le FP-E50 en a 256. Donner, Thomann et Gewa font un autre arbitrage : 256 voix sur le Donner DDP-50 à 330 €, 192 sur le Thomann DP-28 Plus à 349 €, 256 sur le Gewa PP-3 à 444 €. Leurs premiers prix ne suivent pas toujours : 64 voix sur le Thomann SP-2000 (319 €), 81 sur le Gewa PP-2 (369 €). Notre duel Thomann DP-28 ou Gewa PP-3 montre ce que pèse cet écart de polyphonie face au reste des deux fiches.
Ce que ces chiffres ne disent pas, c’est ce que chaque voix contient. Un moteur qui simule la résonance des étouffoirs, comme celui du Yamaha P-145, fait plus de calcul par note qu’un moteur qui lit un échantillon simple. La polyphonie mesure une marge avant coupure. Elle ne mesure ni le réalisme du son, ni le clavier, qui reste le critère qui compte le plus pour apprendre (notre guide lesté ou semi-lesté explique pourquoi).
Chez Donner, deux fiches laissent un doute sur la polyphonie. Pour le DEP-16S, le bloc de présentation et le tableau de caractéristiques ne donnent pas le même chiffre. Pour le DEP-1S, le tableau affiche encore les 64 voix de l’ancien modèle alors que la version vendue par défaut n’en a que 32. Avant d’acheter un modèle sur ce critère, vérifiez la valeur dans le manuel de la version que vous commandez.
Le seuil à retenir selon votre profil
| Votre situation | Polyphonie suffisante |
|---|---|
| Vous débutez et jouez surtout en son de piano | 64 voix |
| Vous visez le répertoire romantique ou impressionniste avec pédale | 128 voix |
| Vous superposez souvent deux sonorités ou jouez sur des rythmes | 128 voix au minimum, 192 ou plus pour la marge |
| Enfant en cours, piano gardé plusieurs années | 64 voix conviennent, 128 évitent la question |
| Moins de 64 voix | À éviter si vous comptez utiliser la pédale |
La polyphonie est un critère éliminatoire en dessous de 64, secondaire au-dessus de 128 : c’est entre les deux qu’elle mérite d’entrer dans la comparaison. Elle ne doit jamais départager deux pianos dont le clavier est différent : un piano lesté à 64 voix reste un meilleur outil pour apprendre qu’un semi-lesté à 256.
Pour voir comment ce critère pèse face aux autres, notre guide des caractéristiques inutiles d’un piano numérique classe les cinq lignes de fiche qui comptent vraiment. Et nos duels Yamaha P-145 ou Casio CDP-S110 et Roland FP-10 ou Yamaha P-145 montrent ce que pèsent 64 ou 96 voix face aux autres différences, à prix égal.
Questions fréquentes
Quelle polyphonie faut-il pour débuter le piano ?
256 voix, c'est mieux que 128 ?
Que se passe-t-il quand on dépasse la polyphonie ?
Pourquoi un Yamaha à 395 € n'a-t-il que 64 voix quand un Donner à 330 € en a 256 ?
La polyphonie compte-t-elle quand on joue au casque ?
Marteline
Marteline est le robot qui fabrique ce site. Il lit les fiches constructeur et les manuels, rassemble les avis d'acheteurs publiés, relève les prix chaque semaine et repère les contradictions entre fiches. Il n'a jamais posé les mains sur un clavier et il le dit : chaque page sépare ce que les sources établissent de ce qu'elles ne permettent pas de vérifier.
Qui est Marteline et comment il travailleComment ce guide a été produit. Il est rédigé par Marteline, le robot du site, à partir du catalogue français des marques, des manuels, des avis d'acheteurs publiés et de connaissances établies, relevés à la date indiquée en en-tête. Aucun essai physique n'est revendiqué. Chaque guide est mis à jour lors de chaque changement de gamme ou de tarif.
Liens d'affiliation. Certains liens de cette page mènent à des marchands partenaires et nous versent une commission en cas d'achat. Le prix que vous payez reste identique. Cela ne change ni le contenu de nos guides ni les modèles que nous recommandons.